Amérique du Sud : faut-il craindre El Niño ?

Amérique du Sud : faut-il craindre El Niño ?

En bref : El Niño 2026 s’annonce comme l’un des plus puissants jamais mesurés. Dans le Cono Sur, il apporte plus de pluie, plus d’orages et un risque de crue réel. Mais c’est aussi le phénomène climatique le mieux surveillé et le plus prévisible de la planète, et on ne le subit vraiment que si on s’est installé au mauvais endroit.

Le 8 octobre 2026, la NOAA, l’agence océanique et atmosphérique américaine, a publié son bilan mensuel. Elle y estime à 83 % la probabilité que l’épisode en cours dépasse, sur la période octobre-décembre, tous les El Niño enregistrés depuis 1950. Les médias ont déjà trouvé un surnom : le « Niño Godzilla ».

Il serait malhonnête de minimiser. Un El Niño de cette force a déjà inondé Asunción, noyé le sud du Brésil et ravagé la côte péruvienne. Il serait tout aussi malhonnête de vous laisser croire que le continent va sous l’eau. El Niño ne frappe pas l’Amérique du Sud partout de la même façon, ni avec la même violence, et il prévient longtemps à l’avance. Voici ce qu’il est, ce qu’il fait, et ce qu’il change concrètement pour qui vit au Paraguay ou dans les pays voisins.

El Niño, qu’est-ce que c’est ?

Le nom vient des pêcheurs péruviens. Certaines années, autour de Noël, les eaux de la côte se réchauffaient et les anchois disparaissaient. Ils ont appelé ce courant chaud El Niño, l’Enfant Jésus.

Le mécanisme est simple dans son principe. En temps normal, les alizés soufflent d’est en ouest le long de l’équateur et poussent les eaux chaudes du Pacifique vers l’Asie. Quand ces vents faiblissent, l’eau chaude reflue vers l’Amérique du Sud. L’océan se réchauffe, l’atmosphère suit, et toute la circulation des pluies sur la planète se réorganise pendant plusieurs mois.

El Niño n’est qu’une des trois phases d’un même cycle, l’ENSO (El Niño-Southern Oscillation). Il y a la phase chaude, El Niño, la phase froide, La Niña, et une phase neutre entre les deux. Le cycle revient en moyenne tous les deux à sept ans. Ce n’est donc ni une anomalie ni une nouveauté : c’est une respiration du Pacifique, connue depuis des siècles et mesurée en continu depuis des décennies.

El Niño 2026 : un épisode hors norme

Ce qui rend cet épisode particulier, c’est sa puissance. En septembre, certaines zones du Pacifique équatorial est ont affiché des températures de surface supérieures de plus de 4 °C à la normale, et l’indice de référence Niño-3.4 a atteint +2,1 °C. Pour situer : on parle d’El Niño dès +0,5 °C.

Et le phénomène n’a pas fini de monter. La NOAA prévoit qu’il continuera de se renforcer jusqu’à la fin de l’année et qu’il restera fort à très fort au moins jusqu’au trimestre janvier-mars 2027.

Une nuance mérite d’être posée, parce qu’elle évite les titres catastrophistes. Selon l’indice utilisé, l’épisode 2026 est soit déjà le plus fort jamais observé, soit le troisième derrière ceux de 2015 et 1982, tout en restant le plus intense jamais mesuré à cette date de l’année. Dans tous les cas, il joue dans la même catégorie que les deux grands El Niño de référence. Ce qui tombe bien : on sait précisément ce qu’ils ont fait.

El Niño en Amérique du Sud : un continent, deux visages

El Niño ne mouille pas l’Amérique du Sud. Il la coupe en deux.

Au nord, il assèche. Dès août, les pluies sont passées sous la normale au Venezuela, en Colombie, dans les Guyanes, dans le nord du Brésil et dans l’Amazonie équatorienne et péruvienne. L’Amazonie, le nord du Brésil et le Pantanal cumulent le risque d’une pluie déficitaire, de chaleur, d’incendies et de rivières basses. L’altiplano andin tend lui aussi vers la sécheresse.

Sur la côte pacifique, c’est l’inverse : l’océan chaud se déverse en pluie. Le gouvernement péruvien se prépare à des pluies torrentielles sur la côte nord en fin d’année, avec un risque de grandes inondations. Le Pérou et l’Équateur sont, historiquement, les premières victimes d’El Niño.

Et puis il y a le sud-est du continent, le Cono Sur. Dans le sud du Brésil, en Uruguay, au Paraguay et dans le nord-est de l’Argentine, El Niño favorise des pluies supérieures à la normale, avec davantage de crues et d’inondations. C’est la zone qui nous intéresse, et c’est là que la lecture doit devenir précise.

Cono Sur : la pluie, le fleuve et la mémoire de 1983

Au Paraguay, le message des autorités est clair. Eduardo Mingo, directeur de la Météorologie, annonçait dès juillet un printemps puis un été très pluvieux et très chauds. Il ajoutait une précision utile : les orages de printemps et d’été sont normaux au Paraguay, El Niño leur donne simplement davantage d’énergie.

Le pays a de la mémoire, et elle n’est pas rassurante. En 1983, le fleuve Paraguay avait atteint 9 mètres à Asunción, noyé le port et inondé les principales rues du centre. C’est encore la crue record, à 9,01 mètres. Plus près de nous, lors du dernier grand El Niño, fin décembre 2015, 140 000 personnes avaient été évacuées, dont au moins 90 000 dans les zones riveraines proches d’Asunción.

Le voisin brésilien a payé plus cher encore. Les inondations d’avril-mai 2024 dans le Rio Grande do Sul ont fait près de 170 morts et environ 600 000 déplacés. L’étude d’attribution du World Weather Attribution a montré qu’El Niño avait à lui seul multiplié par deux à trois la probabilité de ces pluies extrêmes. Le système de protection de Porto Alegre, conçu pour tenir jusqu’à 6 mètres d’eau, a cédé à 4,5 mètres faute d’entretien.

Voilà pour la face sombre. Elle est réelle, et personne ne devrait s’installer dans la région sans la connaître.

Ce qui doit rassurer

Relisez les chiffres de 2015 et regardez qui était touché. Les évacués d’Asunción vivaient dans les bañados, ces terres basses au bord du fleuve. Environ 140 000 personnes y habitent, sur des terrains municipaux et sans titre de propriété. La crue du fleuve Paraguay est une catastrophe sociale concentrée sur une géographie précise. Elle ne monte pas jusqu’à Villa Morra, Carmelitas ou Recoleta, qui sont sur les hauteurs.

Deuxième point, souvent ignoré : la crue n’est pas automatique. Le niveau du fleuve à Asunción dépend surtout des pluies tombées très en amont, dans le Pantanal brésilien. La Météorologie paraguayenne le rappelle à chaque bas niveau. Or le Pantanal fait partie des zones qu’El Niño tend à assécher. Il pleuvra plus sur l’est du Paraguay, c’est probable. Que le fleuve atteigne les niveaux de 1983, personne ne peut l’affirmer aujourd’hui.

Troisième point : El Niño est le phénomène climatique le plus prévisible qui soit. Celui de 2026 a été annoncé des mois avant d’arriver. La direction de la Météorologie travaille avec les institutions de l’État depuis mars. Le ministère de l’Éducation a activé un plan de contingence pour assurer la continuité des cours. Un risque connu six mois à l’avance n’est plus une surprise. C’est un calendrier.

Enfin, El Niño n’apporte pas que des problèmes au Cono Sur. Le Paraguay sort d’années de sécheresse : en octobre 2024, le fleuve était tombé à -1,47 mètre à Asunción, son niveau le plus bas jamais enregistré. Pour un pays qui exporte par barges, la pluie a aussi une valeur économique. En Argentine, le monde agricole se frotte les mains : la Bourse des céréales de Buenos Aires projette une récolte record de 157,9 millions de tonnes pour la campagne 2026-2027. Lors du précédent « super El Niño », en 2015-2016, le rendement moyen du soja argentin avait dépassé de plus de 10 % la moyenne des sept campagnes précédentes. Ce qui noie un quartier riverain arrose aussi les champs qui font tourner l’économie régionale.

Ce qui vous concerne vraiment, si vous venez au Paraguay

Pour un expatrié installé dans un quartier résidentiel d’Asunción, le vrai risque d’El Niño n’est pas le fleuve. C’est la rue.

Les orages d’été sont violents, et ils le seront davantage cette saison. Les avenues se transforment en torrents en quelques minutes : ce sont les raudales, et ils emportent chaque année des voitures dont les conducteurs ont cru pouvoir passer. Le vent couche des arbres sur les câbles électriques. En décembre 2015, quatre personnes étaient mortes dans l’agglomération d’Asunción, écrasées par des chutes d’arbres. Ajoutez des coupures de courant et une chaleur humide qui rend la climatisation indispensable — un poste que nous détaillons dans notre article sur le coût de la vie au Paraguay —, et vous avez le vrai visage d’El Niño pour un résident.

Rien de tout cela ne justifie de faire ses valises. Tout cela justifie quelques réflexes.

Le premier se joue avant même d’arriver : le choix du logement. Une rue qui devient rivière à chaque orage, un rez-de-chaussée au bord d’un arroyo, un quartier bas proche de la baie ne se voient pas sur les photos d’une annonce. Demandez aux voisins ce que devient la rue sous la pluie. Visitez, si vous le pouvez, après un orage.

Le deuxième tient au quotidien : on ne traverse pas un raudal, ni à pied ni en voiture, quelle que soit la hauteur apparente de l’eau. On attend. L’eau redescend en général aussi vite qu’elle est montée.

Le troisième relève du bon sens matériel : un onduleur pour l’équipement informatique, de quoi tenir quelques heures sans électricité, une assurance habitation qui couvre les dégâts des eaux et des orages, et les alertes de la Dirección de Meteorología e Hidrología suivies comme on suit la météo en France avant un départ en montagne.

Faut-il craindre El Niño ?

El Niño 2026 sera fort, probablement l’un des plus forts jamais mesurés, et le Cono Sur sera en première ligne pour les pluies. Ceux qui vivent au bord de l’eau, dans des logements précaires, vont souffrir, et ce sera une épreuve pour le Paraguay comme pour ses voisins. Pour qui s’est installé sur des bases sérieuses, dans un quartier choisi en connaissance de cause, il s’agira surtout d’un été plus orageux que les autres, à traverser avec méthode.

Questions fréquentes

Quand El Niño 2026 sera-t-il le plus fort ?

Le pic est attendu entre octobre et décembre 2026, et le phénomène devrait rester fort à très fort jusqu’au premier trimestre 2027. Au Paraguay, les effets les plus marqués sont attendus au printemps et en été austral.

El Niño provoque-t-il des inondations à Asunción ?

Il augmente le risque de crue du fleuve Paraguay, comme en 1983 et en 2015-2016, mais les zones touchées sont les terres basses riveraines. Dans les quartiers résidentiels en hauteur, le risque principal tient aux orages violents et aux rues inondées pendant quelques heures.

Quels pays d’Amérique du Sud sont les plus touchés par El Niño ?

Le Pérou et l’Équateur subissent des pluies extrêmes sur leur côte pacifique. Le nord du continent et l’Amazonie souffrent de sécheresse. Le sud du Brésil, l’Uruguay, le Paraguay et le nord-est de l’Argentine reçoivent davantage de pluies.

Vous préparez votre installation au Paraguay et vous hésitez sur le quartier ou le logement ? C’est souvent là que se joue votre tranquillité pendant la saison des pluies. Écrivez-nous, on regarde ça avec vous. Et dites-nous en commentaire : le climat fait-il partie de vos critères quand vous comparez des pays ?

Sources : NOAA, discussion diagnostique ENSO du 8 octobre 2026 ; Bloomberg Línea, pays les plus touchés ; Emol, préparation des pays sud-américains ; Última Hora, prévisions de la Météorologie paraguayenne ; Telemetro, inondations de décembre 2015 ; World Weather Attribution, inondations du sud du Brésil ; Meteored, campagne agricole argentine 2026-2027.

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